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Indiens de très petite taille, les Yagans ou Yamanas ont navigué pendant plus de 6.000 ans sur les cours d’eau fuégiens, du Chili jusqu’à la Terre de Feu. En effet, ce peuple indigène était constitué principalement de nomades canoéistes, chasseurs marins et cueilleurs marins, qui habitaient sur l’île Navarino et sur d’autres îlots, plus au sud, jusqu’au Cap Horn et jusqu’à la rive nord du canal Beagle, autant du côté chilien qu’argentin.
Les Yagans étaient le peuple le plus petit de la Grande Ile de Terre de Feu. Pourvus de bras plus développés que les membres inférieurs, conséquence d’une parfaite adaptation à la vie sur l’eau, ils ne mesuraient pas plus d’un mètre soixante et avaient l’habitude de ne se tenir que sur une seule jambe lorsqu’ils étaient sur terre, peu adroits dans leur démarche et hésitants. Ils possédaient également un tronc très robuste et musclé. .
Au 19e siècle, le scientifique argentin Esteban Lucas Bridges, fils du missionnaire anglican Thomas Bridges, a livré, au travers de différents ouvrages, un témoignage précieux des us et coutumes des indiens Yagans. La famille Bridges est une des toutes premières familles de Blancs à s’être installé à Ushuaia. Esteban L. Bridges, qui a vécu toute son enfance en compagnie des différentes tribus, dépeint dans son œuvre le choc de trois civilisations : celle de l’homme blanc, celles des indiens Yagans et celle des Selknams. Au sujet des indiens Yagans, il s’exprime ainsi : «  Pour chasser des oiseaux ou pêcher, les Yagans utilisaient des harpons pourvus d’une pointe d’os, parfois supérieure à trente centimètres de large. Pour dénicher des fruits de mer ou des crabes, ils employaient des harpons de bois avec quatre pointes fixées au manche. Pour chasser des proies plus volumineuses, ils utilisaient un grand harpon en os de quarante centimètres de long avec une énorme pointe fixée dans une rainure, au bout d’une tige de bois longue de plusieurs mètres, extrêmement bien polie. A ce harpon était attachée une courroie elle-même nouée à un arbre, afin que, lorsque l’arme pénétrait le corps d’un phoque, d’un marsouin ou d’une petite baleine, le manche entraîné par la courroie, réduisait la vitesse de la victime. Les indiens Yagans dans leurs canoés pouvaient ensuite s’approcher de la proie et mettre fin à la lutte au moyen de leurs lances ».

Les femmes Yagans employaient également d’ingénieux systèmes pour pêcher. Elles confectionnaient des lignes de pêche avec le tressage de leurs cheveux attachées à des cannes posées sur les canoés. Elles fabriquaient aussi divers outils au moyen de coquillages. En outre, des peuples de Terre de Feu, les indiens Yagans étaient les meilleurs vanniers. Tout comme les indiens Kaweskar, ils avaient l’habitude d’entretenir un feu constant sur un tas du sable placé au sein de leurs embarcations et ce, car le froid leur était terrible durant la nuit. Les Yagans avaient plusieurs coutumes sociales telles que l’interdiction de traiter quelqu’un de menteur, de voleur ou d’assassin. Seules les femmes savaient nager, raconte Bridges. Dans des eaux d’où la plage est parfois éloignée de plusieurs mètres, elles étaient chargées de nager au milieu d’épaisses algues pour trouver un endroit où attacher les pirogues. « Les femmes nageaient comme des chiens et avançaient sans difficultés entre les algues. Je n’ai jamais vu aucun un homme blanc capable d’un tel exploit. Elles apprenaient à nager pendant l’enfance. En bas âge, les mères les emmenaient avec elles pour les habituer. En hiver, lorsque les algues étaient recouvertes d’une fine couche de neige, il arrivait souvent que les jeunes filles grimpent sur la tête de leurs mères pour éviter l’eau gelée », écrit le jeune explorateur.

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Dans la langue yagan, yamana signifie « homme » ou « être humain de sexe masculin ».Le mot « yagan » est dérivé de Yahga-shaga, le nom que les indigènes donnaient au canal Murray, lieu où ils avaient pour habitude de se réunir et qui fut ensuite colonisé par les missionnaires protestants anglais qui y construisirent une réduction. Les chercheurs ont recensé dans la langue yagan une foule de mots, preuve de sa richesse linguistique surprenante, non seulement en ce qui concerne le vocabulaire mais également au niveau grammaticale. « La croyance selon laquelle il s’agissait de cannibales est une erreur de plus de Charles Darwin au sujet des populations fuégiennes. A l’écoute de leurs conversations, ce dernier a conclu que les mêmes phrases se répétaient constamment et que la langue ne pouvait contenir finalement qu’une petite centaine de mots. Nous, qui l’avons employée depuis que sommes enfants, savons qu’elle est infiniment plus riche que l’anglais et l’espagnol », explique Bridges dans ses écrits. Son père, le révérend Thomas Bridges, avait ainsi estimé la quantité de vocables yagans à 32.000 occurrences mais des scientifiques pensent qu’ils pourraient y en avoir 40.000. La langue yamana possédait un lexique très pointu lorsqu’il fallait définir des objets ou des choses avec des mots et concepts souvent inusités dans d’autres langues. Ces mots résumaient un ensemble complexe tout en le synthétisant, principalement des conduites ou des états affectifs, tel que le mot yagan « Mamihlapinatapai », recensé par le Livre Guinness des records en tant que « mot le plus succinct », et considéré comme l’un des substantifs les plus difficiles à traduire et qui signifie « un regard partagé entre deux personnes dont chacune espère que l’autre va prendre l’initiative de quelque chose que les deux désirent mais qu’aucun ne veut initier. »
Tout comme la langue, la mythologie yagan est foisonnante, extrêmement variée et raffinée, surtout si on la compare avec la culture matérielle et artisanale rudimentaire de ces indiens. Les indiens Yagans croyaient en un être supérieur unique tout-puissant, nommé Watauinewa, qu’ils imploraient pour chaque activité. Parallèlement, des êtres malins, appélés Curspi, Hanuch et Kachpik, faisaient aussi partie de leurs croyances. Parmi les croyances yagans, Bridges évoque le mythe du loup de mer. Dans ce récit, une jeune femme yagan, excellente nageuse, s’éloigne de la communauté avec un loup de mer et, amoureuse, tombe enceinte. De retour vers les siens avec sa famille, la femme laisse le fils accompagné du père, le loup de mer, avec les hommes de la troupe, et part chasser les moules et les oursins avec ses paires. Les hommes, désireux de manger de la viande, attaquent le mammifère et le dévorent. L’enfant prend part au festin, sans savoir qu’il s’agit de son père. La mère yagan revient et punit son fils en le frappant avec un oursin. L’enfant se transforme en suyna, un poisson de roche et disparaît ensuite dans les eaux. La légende dit que ce type de poisson possède plusieurs trous sur le crâne, dus au coup de la mère avec l’oursin sur la tête de son enfant. Dès les origines de leurs croyances, les indiens Yagans ont cru que, dans le passé, les femmes gouvernaient grâce à la magie. Les femmes cédèrent plus tard, lors d’assemblée rassemblant des indiennes yagans de toutes parts, le pouvoir aux hommes des différentes tribus.
Avant la Conquête espagnole, les aires marines des indiens Yagans étaient réparties du canal Beagle au canal Murray. Certaines communautés occupaient l’est de Puerto Williams jusqu’aux îles Picton, Nueva et Lennox mais également du canal Beagle jusqu’à la péninsule Brecknock et au Cap Horn et enfin, de la baie Cook jusqu’au Faux Cap Horn. Les premiers contacts des Yagans avec les Occidentaux eurent lieu entre 1825 et 1830. A cette époque, les indiens Yagans étaient au nombre de 3.000, selon les estimations des premier arrivants. Vers 1870, des missionnaires anglais se sont installés à Ushuaia, sur la rive nord du canal Beagle. Vers 1880, les Yagans ne sont plus que 300. Les relations avec les premiers Européens leur furent fatales. Des maladies telles que la rougeole, la tuberculose et la pneumonie vont progressivement décimer toute la population yagan. Aux alentours de 1910, les Yagans diminuèrent encore et il ne reste plus que 170 membres. A la moitié du 20e siècle, on comptait encore 58 indiens Yagans dont à peine 8 peuvent être considérés comme représentants des premiers générations. Les Yagans, tout comme les ethnies Kaweskar et mapuches, ont été déportées vers l’Europe. Des familles entières furent exposées en France, en Angleterre, en Belgique et en Allemagne. Certains indiens y sont morts, d’autres eurent la chance de revenir.

L’ethnie yagan ne nommait pas de chef. Pendant l’hiver, les Yagans confectionnaient leurs embarcations. Les différents groupes étaient organisés autour et par un père de famille et chaque représentant recevait un rôle propre. Chaque tribu entraidait les autres et partagait, par exemple, le butin de la chasse. La majeure partie du corps des Yagans était dénudée et ce, dans un environnement totalement humide. Ils se couvraient en partie des peaux de loups de mer, de phoques ou de loutres qu’ils nouaient autour de leur taille au moyen de ceinture de cuir. Ils portaient un type de mocassin et les femmes se fabriquaient des bijoux d’os et de coquillages. Leur alimentation était constituée principalement de loup de mer, de loutres, de petites baleines. Ils consommaient en outre une ample variété de fruits de mer comme l’oursin, la grande moule, la santolla ou crabe royal de Patagonie ainsi que diverses espèces de poissons. Sur terre, ils s’alimentaient de viande de guanacos et d’oiseaux mais aussi de baies, de champignons et d’œufs. Il leur arrivait aussi de cuisiner des pingouins à l’aide d’un feu de bois. Les indiens Yagans étaient uniquement chasseurs et ne pratiquaient pas l’agriculture.

Les canoés des indiens marins yagans étaient appelés des anans. Ils étaient conçus dans des écorces d’arbres, principalement d’hêtres de Magellan. La longueur d’une embarcation pouvait atteindre une longueur de 3,30 mètres pour 1,1 mètre de large. Les femmes s’occupaient de ramer dans les eaux calmes. Avant l’arrivée des Européens, les indiens Yagans chassaient tranquillement dans les eaux fuégiennes à l’aide de leurs harpons.