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Le conflit mapuche est le nom par lequel on se réfère, à partir du retour de la démocratie au Chili,  à une série de conflits et d’attentats perpétrés par les indiens mapuches s’opposant à l’occupation de l’Araucanie, dans le sud du pays. L’occupation de l’Araucanie ou Pacification de l’Araucanie, la zone située entre les fleuves Bíobío au nord, et Tolten, au sud, se réfère à la guerre en vue de l’acculturation des indiens mapuches et de l’occupation de leurs territoires ancestraux. Cet important conflit débuta en 1861, sous la présidence de José Joaquin Perez Mascayano et se prolongea jusqu’en 1883, sous le gouvernement de Domingo Santa Maria Gonzalez, mettant ainsi fin de la Guerre d’Arauco lors de laquelle s’opposèrent les colons espagnols et le peuple mapuche pendant plus de trois siècles. 

Femme mapuche manifeste près de Temuco

Femme mapuche manifeste près de Temuco

Plusieurs organisations représentatives de la communauté mapuche existent dans le Chili actuel. La plupart de ces mouvements ont des revendications ethniques qui s’organisent autour de quatre axes principaux : l’autonomie juridictionnelle, la récupération des terres ancestrales, l’aide économique et la reconnaissance de la culture mapuche en tant qu’identité culturelle. A côté de ces revendications, une minorité des indiens mapuches exigent la création d’un Etat mapuche totalement autonome. Pour les détracteurs du mouvement mapuche, ces revendications sont ethnocentristes et incluent des méthodes utilisant la force telles que les prises de terrains, illégales car elles ne se basent pas sur des droits personnels mais bien sur des droits collectifs. Selon certains observateurs et politiciens, les prises de terrains réalisés par certaines communautés et groupes d’activistes incluent également le recours à l’intimidation des propriétaires et aux attaques incendiaires et armées. Ainsi, les adversaires de la « question mapuche » y voient des actes terroristes. Pour d’autres, ces faits ne sont rien que des montages créés de toutes pièces par les différents gouvernements. Il faut souligner qu’en effet, plusieurs montages ont été déjà mis à jour. 

Dans une perspective historique, le conflit mapuche a commencé à resurgir au 20e siècle, après la fin de l’occupation de l’Araucanie et plusieurs organisations telles que la Corporation Araucane, la Fédération Araucane, la Société Caupolican et l’Union Araucane durent fondées. Diverses positions existaient parmi ces organisations, depuis le traditionalisme jusqu’au au catholicisme mais toutes ne partageaient pas l’idée de récupération des terres usurpées en vue de maintenir une identité propre des communautés indiennes mapuches.  Le « mouvement mapuche » tel que nous le connaissons aujourd’hui a fait son apparition sur la scène politique chilienne et a été au centre de programmes de partis politiques sans pour autant perdre de sa spécificité. Ce processus a atteint son climax à la fin des années 60 et au début des années 70. Les récupérations de terrains ont commencé en 1969 avec les indiens mapuches de la province de Cautin. Plus tard, pendant le processus de Réforme agraire accéléré durant le gouvernement de Salvador Allende, beaucoup de communautés mapuches se radicalisèrent et  commencèrent une vague de récupération des terres. Jusqu’en 1972, les latifundistes affectés s’organisèrent en comités de reprises de terre, véritables groupes paramilitaires armés qui se furent poursuivis par le gouvernement  grâce à la loi de sécurité de l’Etat. 

Manifestation à Santiago d'une organisation mapuche contre la loi anti-terroriste au Chili.

Manifestation à Santiago d’une organisation mapuche contre la loi anti-terroriste au Chili.

A la chute de Salvador Allende, la dictature militaire d’Augusto Pinochet fut fatidique pour les Mapuches de l’Araucanie et des centaines de personnes disparurent ou furent assassinées. Toutefois, plusieurs organisations se reformèrent à partir de 1978, portées par leur rejet d’un nouveau décret qui annulait la juridiction de la propriété communale sur la terre et l’occupation de celles-ci par les indigènes. On vit naître ainsi plusieurs centres culturels mapuche. Cette nouvelle dénomination des organisations mapuches dont la connotation s’éloignait de la référence à une activité politique fut une manière de contourner la persécution de la dictature militaire. Dans les années 80, sous l’influence d’un tronc de regroupements mapuches, plusieurs territoires qui étaient aux mains de plusieurs institutions d’Etat, furent restitués pour un total de plus de 113.000 hectares. Jusqu’en 1990, près de 70.000 titres de propriété furent délivrés aux Mapuches. Toutefois, après la dictature de Pinochet, avec l’élection de Patricio Aylwin, politique démocrate-chrétien, en tant que Président de la République, l’application de la Loi de Sécurité Intérieur d’Etat se termina avec l’arrestation de 141 Mapuches condamnés, ces derniers voyant également leurs droits politiques suspendus. 

une carte du territoire mapuche ancestral -Mapu- qui réunit les 4 pôles du territoire: Pwel Mapu - à l'est de la cordillère, Pikun Mapu - les terres des forests du Nord, Lafken Mapu - les Terres de l'Ouest jusqu'au Pacifique, et Willi Mapu, au Sud sur la région des lacs

une carte du territoire mapuche ancestral -Mapu- qui réunit les 4 pôles du territoire: Pwel Mapu – à l’est de la cordillère, Pikun Mapu – les terres des forêts du Nord, Lafken Mapu – les Terres de l’Ouest jusqu’au Pacifique, et Willi Mapu, au Sud sur la région des lacs

En 1993, la Loi de Développement Indigène fut approuvée. Toutefois, celle-ci subit un contrecoup lorsque l’entreprise espagnole ENDESA, principal producteur et distributeur d’électricité en Espagne et en Amérique latine, commença la construction d’une deuxième centrale hydroélectrique dans la zone du Haut Bíobío. Plusieurs indiens mapuches et pehuenches qui habitaient ce lieu refusèrent d’abandonner leurs terres et essayèrent de se défendre grâce à la CONADI, la Corporation Nationale de Développement Indigène. Face au soutien de cet organisme gouvernemental aux mouvements mapuches, le président, Eduardo Frei en destitua le directeur ainsi que l’autorité environnementale qui s’opposait au projet de centrale et c’est ainsi que, de manière autoritaire, des milliers d’hectares de terres et de sites sacrés des peuples mapuche et pehuenche furent inondés.  A la même époque, l’exploitation des plantations forestières semées en pleine dictature commença au sein de territoires qui avaient été octroyés auparavant à la communauté mapuche pendant le gouvernement de Salvador Allende. Ces plantations étaient passées, pendant la dictature, aux mains d’importants secteurs économiques. Les intérêts des grandes entreprises du secteur du bois, la peur des agriculteurs exploitant des terres considérées comme usurpées et l’augmentation de la violence à la fin des années 90, motivèrent le Sénat a exprimé, dans un rapport, son inquiétude en ce qui concerne la menace pesant sur la sécurité juridique dans la zone de conflit. Ce rapport a été l’objet de questionnements étant donné qu’il y figure les déclarations de 15 agriculteurs et de seulement un indien mapuche.

Un manifestant mapuche est arrêté à Santiago par le police anti-émeute du Chili

Un manifestant mapuche est arrêté à Santiago par le police anti-émeute du Chili

Pendant le gouvernement de Ricardo Lagos, l’Etat adopta deux lignes directrices en ce qui concerne le conflit mapuche. Dans un premier temps, la répression de la police militarisée envers l’action des activistes politiques mapuches s’accentua et atteint son paroxysme durant l’année 2002. Lors d’une occupation illégale de terres dans la propriété agricole Santa Alicia, dans la commune d’Ercilla, au sein de la province de Malleco, un jeune militant mapuche  du nom d’Alex Lemun fut tué par la police chilienne. Ensuite, l’Etat développa une opération d’intelligence et poursuivit un des principaux mouvements mapuches, la Coordinadora Arauco-Malleco comme s’il s’agissait d’une organisation terroriste. Plusieurs dirigeants mapuches furent condamnés à de sévères peines de prison pour terrorisme. Ces condamnations ont été dénoncées par l’Organisation des Nations Unies et par Amnesty International qui mettent en doute leur légalité. 

Depuis 2010, on assiste à une série de grèves de la faim des Mapuches enfermés dans les prisons chiliennes. Ces derniers protestent contre leurs conditions de détention mais également contre le processus judiciaire allant à leur encontre, principalement à cause de l’application de la loi anti-terroriste et le caractère double de leurs procès car ils étaient jugés par la justice ordinaire mais également par la justice militaire. Ainsi, d’un côté, certains organisations mapuches ont opté pour la protestation pacifique tandis que d’autres ont employé des méthodes plus radicales considérées comme terroristes par le gouvernement chilien. Parmi ces méthodes, certains groupes ont eu recours à des intimidations de propriétaires terriens, des attaques incendiaires de propriétés et des attaques armées aux maisons et aux camions de la zone d’Arauco. Un des évènements violents les plus marquants de cette période fut certainement la mort de l’entrepreneur agricole, Werner Luchsinger, lors de l’incendie de sa maison dans la commune de Vilcun. Certaines voix estiment que cet assassinat est en fait un montage de la police. Par ailleurs, récemment, en août 2013, une enquête a été ouverte pour le meurtre du dirigeant communautaire mapuche, Rodrigo Melinao Lican.

D’un point de vue général, plusieurs organisations mapuches ont dénoncé le fait qu’il existe une criminalisation de leur combat social. Les revendications mapuches sont liées à la récupération des territoires ancestraux dont ils disent héritiers. Les militants mapuches se font appeler « prisonniers politiques » lorsqu’ils ont été jugés et condamnés au travers de la loi anti-terroriste appliquée pendant le gouvernement militaire. Cette loi endurcit les peines correspondant à des délits communs comme les incendies et peut entraîner des peines de prisons allant jusqu’à 10 ans. Outre ces accusations de criminalisation, plusieurs autres faits graves ont été exposés tels que les agressions à des mineurs d’âge mapuches de la part de la police.

En 2007, le Comité des Droits de l’homme, dans ces commentaires relatifs au rapport sur l’état des droits de l’homme au Chili, a également dénoncé la criminalisation du mouvement social mapuche. Pour cet organisme, les terres ancestrales sont menacées par l’expansion de l’industrie forestière et par les mégaprojets énergétiques.  

De nos jours, de nombreuses organisations mapuches réclament la reconnaissance de leur droit à l’autodétermination en tant que peuple indigène originaire, reconnu par les Nations Unies depuis 2007. L’ONU affirme d’ailleurs dans une étude qu’elle n’a pas trouvé d’argument juridique valable allant à l’encontre de l’idée que les indiens Mapuches ont perdu leur personnalité indigène internationale en tant que peuple-nation.  

La droite comme la gauche ont toutes deux été critiquées pour leur gestion du conflit mapuche. Que cela soit sous la première présidence de Michelle Bachelet ou sous l’administration de la droite, avec Sebastian Piñera, président de 2010 à 2014, le Chili continue à avoir du mal à reconnaître la composition multiculturelle du pays et les différentes communautés mapuches disposent de peu d’espace d’expression, état de fait dont on se rend compte aisément lorsque l’on observe le peu de traitement médiatique du conflit mapuche a la télévision chilienne. En outre, bien que Michelle Bachelet, durant sa première présidence, ait respecté la convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT), accord relatif aux peuples indigènes, la législation antiterroriste a continué à être appliquée. Maintenant que la femme socialiste vient d’être à nouveau élue comme présidente de la République, elle sera certainement attendue par les diverses organisations des droits de l’homme en ce qui concerne sa gestion du conflit mapuche.