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Dans l’après-midi du 12 avril 2014, à 16h40 précises, s’est déclenché un incendie dans le secteur de La Polvora, sur la commune du Grand Valparaiso. Plusieurs observateurs et experts considèrent cet évènement comme le plus grand incendie de l’histoire du Chili car, loin de se cantonner au secteur de La Polvora, les flammes se sont propagées rapidement de cette zone vers la colline El Vergel et ensuite vers d’autres. A partir de cet endroit, le vent poussa le feu qui se dirigea vers le nord, et toucha de nombreux quartiers des douze des quarante-trois collines de Valparaiso dont les collines Mariposas, Monjas, La Cruz, El Litre, Merced, La Virgen, Santa Elena, Ramaditas et Rocuant. 

Plan de valparaíso montrant l'avancée des feux au deuxième jour de l'incendie (source: La Segunda, Chili)

Plan de valparaíso montrant l’avancée des feux au deuxième jour de l’incendie (source: La Segunda, Chili)

Ce terrible sinistre a détruit plus de 2.900 habitations, laissant plus de 12.500 personnes sinistrées et fit 15 victimes fatales, plus de 500 blessés et de 500 animaux domestiques morts. Pendant plusieurs jours, Valparaiso mais aussi la ville voisine de Viña del Mar ont vécu une alerte rouge et ont été déclarés « zone d’exception ». 

Vue de Valparaíso pendant les feux depuis la ligne de côte.

Vue de Valparaíso pendant les feux depuis la ligne de côte.

Plus précisément, le feu s’est déclenché dans le secteur de El Peral. Dès le début de la catastrophe, l’Intendance Régionale de Valparaiso, l’Office national des urgences, l’ONEMI, et la Corporation Nacional Forestal (CONAF), organisme dépendant du ministère de l’Agriculture chargé de l’administration de la politique des milieux forestiers, ont décrété l’alerte rouge pour la totalité de la commune de Valparaiso. Par après, étant donné l’ampleur de l’incendie et la rapide propagation de celui-ci, les autorités décidèrent de déclarer la commune « zone de catastrophe » et puis, plus tard, « zone d’exception constitutionnelle », impliquant l’intervention et la présence des forces armées chiliennes afin de protéger la citoyenneté, de faire respecter l’ordre public et d’empêcher, par exemple, les pillages. Des milliers de personnes furent évacuées de leur zone d’habitations et placées dans des auberges et collèges reconvertis en centres d’hébergements au sein de la ville de Valparaiso. 

Pendant plusieurs jours, le feu a avancé sans s'arrêter, emportant colline après colline de cette très belle ville, patrimoine de l'humanité de l'UNESCO depuis 1997.

Pendant plusieurs jours, le feu a avancé sans s’arrêter, emportant colline après colline de cette très belle ville, patrimoine de l’humanité de l’UNESCO depuis 1997.

Dès les premiers instants de la tragédie, selon les dires du maire de la ville, Jorge Castro, les premiers cadastres ont déterminé que près de 50 maisons avaient été détruites. Au vu du nombre important de blessés, de défunts et des milliers de sinistrés, la municipalité décida d’organiser un réseau d’auberges afin de loger les familles affectées. Toutefois, le feu continua à se répandre sur les différentes collines avoisinantes et ce, à cause des vents forts issus de l’Océan Pacifique, provoquant d’autant plus de dégâts. Le lendemain du premier jour de l’incendie, le maire de la ville déclara qu’il s’agissait là « du pire incendie de l’histoire de Valparaiso ». Pendant les premières heures de de la catastrophe, plusieurs coupures d’électricité ont eu lieu dans des secteurs importants de la ville, ce qui rendait encore plus difficiles le labeur des pompiers. Il faut savoir que la ville de Valparaiso, depuis la moitié du 19e siècle, abrite en son sein de nombreuses compagnies de pompiers, actuellement au nombre de 16. En effet, la ville a souvent souffert des incendies. Plusieurs compagnies de pompiers représentent actuellement les différentes communautés d’immigrants de la ville comme, par exemple, la Bomba Germana. Malgré cette forte présence des services de pompiers, la ville dut demander l’aide de compagnies d’autres régions, notamment celles de la capitale, Santiago.    

Souvent construites en bois et tôle dans des endroits inaccessibles, le feu n'a pas eu de mal à se propager sur les hauteurs de la ville.

Souvent construites en bois et tôle dans des endroits inaccessibles, le feu n’a pas eu de mal à se propager sur les hauteurs de la ville.

Les dégâts n’ont pas été seulement humains et immobiliers. En effet, l’ONEMI a recensé plus de 1090 hectares de zones de végétation et zones habitées brulées. Afin de venir à bout de ce terrible incendie, douze hélicoptères ont été nécessaires pour combattre les différents foyers de feu.

Souvent dans des conditions extrêmement difficiles, les collines étant très difficiles d'accès, le déblayage des décombres et la construction prendront plusieurs années.

Souvent dans des conditions extrêmement difficiles, les collines étant très difficiles d’accès, le déblayage des décombres et la construction prendront plusieurs années.

Au total, de nombreux effectifs des services de la CONAF, des forces de police, 3.500 pompiers de Valparaiso, de Viña del Mar et des villes intérieures de la cinquième région prirent part aux opérations: Quilpue, Villa Alemana, Zapallar, Quintero, Casablanca, Quillota, La Calera, La Cruz, Puchuncaví, Hijuelas, Putaendo, San Felipe, Llay Llay, Los Andes, Catemú, Papudo, Limache, Olmué, Santa María, El Quisco, Algarrobo, Cabildo, La Ligua, Nogales; des villes de la région métropolitaine de la capitale : Buin, Colina, Conchalí, Curacavi, Isla de Maipo, Maipú, María Pinto, Metropolitano Sur, Nuñoa, Peñaflor, Puente Alto, Quilicura, Quinta Normal, San Bernardo, San José de Maipo et Santiago appartenant à la región Metropolitana; Los Vilos y Rancagua appartenant à la región de Coquimbo y O’Higgins.

Dès la fin de l'incendie, la population s'est largement mobilisée, une multitude de volontaires ayant afflué très vite de tous les coins du pays.

Dès la fin de l’incendie, la population s’est largement mobilisée, une multitude de volontaires ayant afflué très vite de tous les coins du pays.

Du début du désastre, le 12 avril, jusqu’au 14 avril, 21 aéronefs ont combattu les flammes qui ne cessaient de se raviver.  Au total, cette catastrophe a fait quinze victimes fatales et les dégâts se sont élevés à plus de 500 millions de pesos, quelques 600.000 euros, pour la ville de Valparaiso. 

En ce qui concerne l’enquête sur les responsabilités de l’incendie, la police chilienne a déterminé que le sinistre a pu trouver son origine dans la zone de la Polvora. Plusieurs fonctionnaires de l’ONEMI ont établi l’intervention et la participation de tierces personnes. Toutefois, selon une autre version, deux oiseaux se seraient électrocutés dans des câbles électriques, ce qui aurait généré un court-circuit à l’ origine du début de l’incendie, moment où l’on a recensé en outre des rafales de vent de plus de 70km/h. L’incendie a finalement été maitrisé le 16 avril. 

D’un point de vue général, le méga-incendie de Valparaiso a mis en exergue plusieurs problèmes d’urbanisation et de planification de la ville. En effet, la « Perle du Pacifique », comme l’on surnomme Valparaiso, est composée de 42 collines ou « cerros » dont seules les deux premières terrasses géologiques sur trois, répondent aux normes d’un plan régulateur d’urbanisation. En d’autres mots, cette tragédie a révélé la « fragilité » du port, une ville côtière, anciennement très prospère mais depuis presque toujours divisée socialement. A Valparaiso, les populations pauvres habitent souvent les cimes des collines où les normes d’urbanisation ne sont pas régulées. Sur ces plateaux, les constructions sont spontanées et ont été édifiées par les communautés de voisins sans plan régulateur. Ainsi, lorsque l’on observe Valparaiso de nuit, on est surpris par sa beauté, par l’harmonie de ses collines et de ses miradors mais il faut savoir que derrière ce côté pittoresque pour le regard occidental, se cache, sur ses cimes et derrière celles-ci, une grande pauvreté, une architecture on ne peut plus rudimentaire et une importante ségrégation urbaine. Selon plusieurs experts, les groupements d’habitations informels, les occupations de terrain illégales liées aux migrations des régions vers Valparaiso, les pressions des agences immobilières qui spéculent sur les zones sûres sont autant de facteurs qui vont à l’encontre de la sécurité de la ville. 

Le drapeau chilien, symbole d'unité et de solidarité au milieux des décombres.

Le drapeau chilien, symbole d’unité et de solidarité au milieux des décombres.

Malgré le fait que ce terrible incendie soit aujourd’hui passé, plusieurs organisations pointent, par exemple, la pénurie d’eau potable et de points d’eau sur les hauteurs et le manque de pression des canalisations – situation ayant créé de nombreuses difficultés aux pompiers durant leur lutte pour éteindre le feu. Par ailleurs, des critiques ont été également formulées envers les autorités en raison de leur tolérance aux constructions non-régulées autour de zones considérées à risques, comme les ravins proches des collines, zones laissées à l’abandon où la population se débarrasse de ses ordures car les services de collecte n’arrivent pas dans leur secteur et où les poubelles constituent ainsi des vecteurs d’augmentation du feu. 

On le voit, de nombreux facteurs ont fait de cette tragédie de « l’incendie parfait » comme l’ont surnommé les habitants : un jour d’automne de fortes chaleurs et la direction du vent fort, entre autres. Il y a de cela un an, un spécialiste avait d’ailleurs averti les autorités en expliquant qu’il existait dans Valparaiso, 23 foyers vulnérables aux incendies. Autour de ces 23 foyers, abondent la végétation combustible, les maisons inflammables, les dépotoirs et voiries. La population mais aussi les experts se sont indignés dès les premiers jours de la catastrophe et ont signalé que cette situation était connue depuis longtemps. Les dénonciations d’irrégularités de planification urbaine, de précarité du logement et les alertes lancées par les différents organismes n’ont en effet pas été prises en compte. Par ailleurs, en 2013, la Conaf (citée plus haut) avait déjà indiqué que plusieurs collines de Valparaiso se trouvaient au bord de zones d’éventuels feux de forêts. L’organisation en outre envoyé un rapport au maire Jorge Castro, à l’ancien gouverneur ainsi qu’à l’ancien intendant et aux services de sécurité civile. Personne ne semble avoir tenu compte de ce rapport alors que celui-ci proposait entre autres le nettoyage des dépotoirs et la création de plusieurs pare-feu.  De nombreuses études universitaires d’organismes internationaux avaient également alerté du danger d’incendie dès 2008 mais les membres du gouvernement de Sebastian Piñera et par après du commando de Michelle Bachelet ne les ont tout simplement pas écoutés à cause d’un soi-disant manque de financement. Par ailleurs, des incendies de moindre importance avaient déjà eu lieu cette même année et en 2004. Toutes les instances ayant averti les autorités de la probabilité d’incendies d’envergure ont pointé l’urgence de la création de pare-feu dans les ravins des collines de Valparaiso afin d’éviter la propagation des flammes à la totalité de la ville. 

Face à ces diverses constatations, le nouveau gouvernement de Michelle Bachelet a annoncé que les travaux de reconstruction n’auraient pas lieu dans les zones où les permis de bâtir n’existent pas. Toutefois, il reste beaucoup de travail à faire dans ce sens pour améliorer la qualité de vie des habitants de toutes catégories sociales de la ville de Valparaiso, populations notamment affectées par les inondations lors des fortes averses d’hiver. 

Au delà de la catastrophe humaine, le paysage de cette ville aux caractéristiques si particulières restera modifié à tout jamais, de nombreux bâtiments et demeures d'une grande beauté historique étant parties en fumée.

Au delà de la catastrophe humaine, le paysage de cette ville aux caractéristiques si particulières restera modifié à tout jamais, de nombreux bâtiments et demeures d’une grande beauté historique étant parties en fumée.

Le rôle des médias lors de cette tragédie a également été condamné. Plusieurs chaines de télévision ont en effet traité ce triste évènement de façon sensationnaliste.  Des journalistes sur le terrain ont souvent décrit l’incendie de manière hasardeuse. Les téléspectateurs ont ainsi eu droit à des expressions telles que « grand barbecue », « tsunami de feu » ou encore « langue de feu ». Les personnes affectées dont des enfants ont également été interrogées de manière intensive et déplacée alors qu’elles étaient sous le choc. De nombreux observateurs ont dénoncé le manque de déontologie et d’empathie de certains médias lors d’interviews répétitives de victimes traitées avec un ton exagérément mélodramatique. Ce traitement de l’information est récurent au Chili car une certaine presse recherche perpétuellement un haut niveau d’audimat. Des questions indécentes  telles que « comment vous sentez-vous ?» ont été posées aux sinistrés. Plusieurs visages connus de la presse chilienne ont pris des risques insensés lors de cet incendie et beaucoup ont parlé d’un type de « journalisme martyr » qui s’intéresse uniquement à l’émotion et aux pulsions.  

Ce n’est pas la première fois que l’on observe ce comportement lors de catastrophes de la part de la presse chilienne. Déjà, en février 2010, lors du terrible tremblement de terre de 8,5 de magnitude mais aussi lorsque 33 mineurs furent bloqués pendant 69 jours sous terre à plus de 600 mètres de profondeur et lors de l’incendie de la prison de San Miguel tuant 81 détenus, la presse fut accusée de ne penser qu’au rating basé sur le traitement de la douleur humaine.  

feu valparaiso 5Le méga-incendie de Valparaiso a une fois de plus révélé une facette des problèmes sociaux du Chili. Enfin, beaucoup d’étudiants ont créé bénévolement et spontanément des brigades d’entraide pour la reconstruction des différents quartiers des collines. Ces initiatives sont en quelque sorte la continuation du mouvement étudiant débuté en 2006 qui cherche à obtenir une éducation gratuite au Chili ainsi que plus d’égalité sociale.